L’initiative du contrôle linguistique en Norvège ne provient pas de l’État, mais de deux individus : Ivar Aasen (1813–1896) et Knud Knudsen (1812–1895). Dès les années 1830, Aasen et Knudsen se sont engagés, chacun de leur côté, dans la création d’une forme écrite du norvégien. Aasen parcourut la Norvège pour écouter les différents dialectes ; empruntant un peu à chacun d’eux, il créa ce qui est aujourd’hui appelé le Nynorsk. Quant à Knudsen, il souhaitait rendre la langue écrite danoise plus norvégienne ; elle évolua en Norvège pour devenir ce que l’on appelle aujourd’hui le Bokmål. En réalité, le travail de ces deux linguistes norvégiens donna naissance au Landsmål, la « langue du pays », et au Riksmål, la « langue du royaume ». Bien que le terme Landsmål soit resté, Aasen lui donna divers noms : « langue de notre peuple » (vort almuesprog), « vrai norvégien » (det rette norske folksprog), « langue nationale » (nationalsprog), « langue nationale norvégienne » (Norske Landsmål), et tout simplement le norvégien (Norsk). Les partisans de Knud Knudsen se regroupèrent autour du mot Riksmål, un terme calqué sur l’allemand reichssprache.
Ce fut le début d’une longue lutte entre deux variantes concurrentes du norvégien – le Landsmål et le Riksmål. En 1885, la Norvège devint officiellement un État bilingue en reconnaissant le Landsmål et le Riksmål comme les langues nationales officielles du pays. En 1929, une loi parlementaire changea les noms des deux langues officielles : le Landsmål devint le Nynorsk, ce qui signifie « nouveau norvégien », et le Riksmål fut appelé Bokmål, soit « langue des livres ». D’autres tentatives furent entreprises pour unir les deux variantes du norvégien, mais elles échouèrent toutes.
En 1966, le gouvernement norvégien fit volte-face. Il abandonna non seulement sa politique de fusion, mais aussi toute planification linguistique. Au moment où le gouvernement décida de ne plus intervenir, la situation sociolinguistique avait radicalement changé par rapport à vingt ans auparavant. Alors que 32 % de la population utilisaient le Nynorsk, ce chiffre était tombé à 17,9 % : l’industrialisation et l’urbanisation favorisèrent le Bokmål, langue traditionnellement parlée dans les villes, langue des intellectuels et du monde des affaires ; elle était donc devenue la langue de l’élite sociale norvégienne.
Quoi qu’il en soit, la défense du Nynorsk en Norvège reste une expression du nationalisme, mais d’un nationalisme régional qui ne concerne pas l’ensemble du pays. Elle est également menée par une élite influente représentant les régions. Ce mouvement remonte au XIXe siècle, époque à laquelle le Nynorsk est devenu le symbole de l’émancipation nationale norvégienne. Les populations rurales n’ayant jamais accepté la domination culturelle de la capitale, ce mouvement est encore bien vivant. Aujourd’hui, le gouvernement norvégien considère que la langue écrite « norvégienne » doit être stabilisée, tout en évitant autant que possible les modifications fréquentes de l’orthographe. Il semble qu’on ait préféré des réformes d’ensemble à des ajustements annuels destinés à résoudre des problèmes ponctuels.